Susanne Juul: Directrice des Editions GAIA

Susanne JUUL : Je ne m’estime pas en être une spécialiste… Néanmoins, depuis vingt ans que je vis en France, j’ai toujours le sentiment que le lectorat français en a une vue incomplète qui reflète surtout l’image qu’il se fait du climat de ses hautes latitudes, un peu noir, voire sinistre et tourmenté, alors qu’elle est bien plus riche ! A l’inverse, les Danois ont un peu peur de la littérature française, qu’ils voient comme trop intellectuelle et compliquée, ce qui tout aussi réducteur.

En tant que Danoise, quelles différences voyez-vous entre les littératures danoise, norvégienne et suédoise ?

Comparé à la Norvège, le Danemark actuel concentre ses énergies sur le cinéma, qui évolue plus que la littérature, laquelle tend généralement au roman minimaliste et intimiste à quelques belles exceptions près. La littérature norvégienne se distingue par plus de grands romans épiques, un mouvement récent mais qui s’inscrit dans une ancienne tradition à laquelle Gunnar Staalesen entend revenir avec ses polars, celle qui raconte de vraies histoires concernant tout le monde…

La Norvège a connu plus de bouleversements historiques que le Danemark : centenaire de son indépendance en 2005, boom pétrolier dans les années 1960-70 qui transforma son économie rurale et pauvre en une société riche et développée… Cela semble transparaître en littérature, dans la vie culturelle et même dans la vie politique. Au Danemark en revanche, on semble peu soucieux de l’avenir et guère préoccupé que la Droite au pouvoir ait pour la deuxième fois eu besoin du soutien du Dansk Folkeparti ( litt. Parti du Peuple Danois ), l’équivalent du Front National …

Y a-t-il une communauté littéraire en Scandinavie ? Par exemple, les Suédois ont-ils plus d’affinités avec un écrivain danois qu’allemand ou français ?

Non curieusement, il n’y a pas tellement de sentiment communautaire alors que les Scandinaves se comprennent entre eux et peuvent parfaitement lire dans les trois langues… Ils ne se lisent pas dans une langue autre que la leur, ce qui implique que les romans suédois et norvégiens soient traduits en Danois et inversement, alors que les langues sont si proches. Ils ont des liens traditionnellement forts avec l’Allemagne, mais comme en France, pour se détendre on préfère le film anglais ou américain à la télévision au film allemand, à moins de le regarder pour faire bien…

En fait, les Scandinaves sont plus portés vers les auteurs anglophones que sur les leurs, comme pour tout ce qui est anglo-saxon, anglais et américain, contrairement à la France où on lit d’abord les auteurs français qu’on distingue clairement de la littérature étrangère. Normal, car les pays nordiques étant petits, on devient vite claustrophobe si on ne franchit pas les frontières…

En France, le roman est roi. Suivi du polar. Qu’en est-il en Scandinavie ?

Le roman prime aussi. En Norvège, le polar aujourd’hui occupe bien le marché, en partie parce qu’il traite de la vie quotidienne : policiers et détectives peuvent aller partout dans la société et tout raconter en restant crédible, alors que le héros de roman ne peut évoluer que dans les milieux proches de lui.

Les protagonistes sont plus faciles à utiliser dans les romans policiers, raison pour laquelle Staalesen et Davidsen, par exemple, ont opté pour de genre, plus strict en apparence mais en fait très libre, avec d’importantes questions sociales ou historiques traitées. Ainsi, depuis dix ans, la tendance du polar nordique est au retour sur la Seconde Guerre Mondiale comme d’ailleurs la littérature de manière générale, comme pour revenir sur ce qui aurait été occulté. Il y a aussi le fait que le conflit est antérieur aux générations actuelles, qui peuvent lire sans sentiment douloureux et assouvir leur curiosité…

A cet égard, aux dernières Boréales de Normandie à Caen ( festival annuel d’art et littérature nordiques, en novembre ), il fut question de la guerre et de l’après-guerre. Deux de nos jeunes auteurs nés après guerre, Peter H. Fogtdal ( Le Front Chantilly) et Peter Adolphsen, tinrent des propos pourtant relativement peu provocateurs pour le débat, mais leur jeunesse sans doute provoqua la réaction de trois septuagénaires, qui se levèrent du public et les tancèrent sur ce qu’ils n’avaient pas vécu… Malgré le temps, la guerre demeure encore un sujet délicat et sensible…

La lecture est-elle valorisée en Scandinavie ?
Comment les livres sont-ils promus et connus ?

Elle est certainement plus populaire qu’en France où, élite et grands lecteurs à part, la majorité lit peu ou pas du tout ! Or en Scandinavie, le livre est un bien beaucoup plus commun et populaire, sans doute par tradition et culture : nuits et hiver étant plus longs, on vit plus chez soi que dans les pays du sud… Ainsi, dans tout hameau de campagne, il y a une bibliothèque où on trouve ce qu’on veut, quitte à recourir au prêt inter-bibliothèques, dans des délais brefs. Et tout le monde vient, du gamin au maçon qui finit sa journée et passe prendre ses bouquins… A ce propos, à la sortie du Seigneur des Anneaux dans les salles danoises, le roman de Tolkien a été réédité à 350.000 exemplaires, ce qui est quand même extraordinaire pour un pays de 5 millions d’habitants, y compris aveugles et porno nourrissons.

Mais il n’y a pas d’émissions littéraires comme nous les connaissons en France : la radiotélévision scandinave est moins riche qu’en France, où on trouve des documentaires sur toutes sortes de sujets ! La télévision danoise par exemple est soporifique, alors que la presse écrite accorde bien plus de place aux livres ! En France les pages littéraires sont très limitées par rapport aux nombres de nouveaux livres. Dans les pays nordiques, un nouveau livre y sera plus souvent et mieux recensé dans la presse : un écrivain débutant a donc plus de chances d’être connu qu’en France.

Quelle est la place de l’écrivain dans la société danoise ?

Il est difficile d’y vivre comme écrivain. Les Nordiques n’aiment pas trop détonner ou se glorifier, leurs pays sont petits, et il n’y a pas comme en France cette distance entre l’homme de la rue et le Premier Ministre, qu’on peut croiser à Copenhague en allant au travail à vélo… Cette mentalité d’égalité a ses avantages, mais aussi des problèmes : elle peut limiter une visibilité et inviter à adopter un profil bas là où il faut percer. Ainsi, l’écrivain talentueux y est un monsieur tout le monde, et il peut lui être difficile dans ces conditions de se faire connaître en son pays ou à l’étranger malgré l’effort de la presse nordique.

Il y a un système de rémunération annuelle des écrivains et traducteurs par l’emprunt en bibliothèque, dépassant souvent leurs à valoir et droits d’auteur. Or l’opinion considérant qu’un artiste ( et la culture en général ) ne doit pas faire d’argent, l’Etat essaie régulièrement de plafonner ces revenus, au grand dam des écrivains et milieux liés à l’édition ; à nul ne viendrait l’idée de limiter les revenus des professions libérales et reverser le surplus à l’Etat. J’ignore si la rémunération par bibliothèque existe dans les autres pays nordiques, mais il y a de grandes différences de TVA sur le livre : 0% en Norvège, 25% au Danemark. Cela favorise les ventes en Norvège et les écrivains locaux, là où l’Etat danois gagne plus qu’un écrivain sur la vente de ses livres.

Cela dit, il y a beaucoup de bourses et écoles pour jeunes écrivains, d’ailleurs assez controversées : un jeune fraîchement émoulu trouvera en effet facilement éditeur et presse. Certains leur nieront le statut d’écrivain, car apprendre à écrire n’est pas un talent, et cette aide à la renommée est étrangère au mérite d’une plume… Il n’y a pas de chez nous de mouvements de littérature contemporaine : j’ai plutôt l’impression que c’est chacun pour soi.

Quittons maintenant le monde scandinave.
Quelles spécificités voyez-vous à la littérature islandaise ?

Les Sagas islandaises sont célèbres ! Or l’islandais, issu de l’ancien norrois, n’a pas intégré autant de vocabulaire étranger que les autres langues scandinaves . Ainsi, ces sagas sont toujours compréhensibles des Islandais, comme si elles avaient été écrites aujourd’hui, sans qu’on ait l’impression de lire un document ancien… Lorsque je suis arrivée en France, on m’a demandé si j’avais lu Kierkegaard, ce qui n’était pas le cas à ma grande honte. Or après avoir appris le français, j’ai pu le lire en danois sans problème, car il écrivait à une époque où le danois était très imprégné du français…

Les sagas, comme la littérature islandaise contemporaine, est prodigieuse : tant de personnages et tant d’événements, souvent historiques, donnant l’image d’un pays grouillant de monde ! C’est incroyable pour un pays si petit : 250 000 habitants à peine aujourd’hui, guère plus de deux millions en comptant tout les islandais qui ont vécu depuis le peuplement de l’île au Xe siècle… Etant si peu nombreux, les Islandais se sentent toujours très liés aux morts et à leurs fantômes, avec un profond besoin de vivre avec eux… L’Islande est un pays moderne, et en même temps très imprégné de son histoire ancienne… Sans y être jamais allée, je sens que de tous les pays nordiques il est celui où la vie culturelle est la plus riche. D’ailleurs, suite à un intéressant échange aux mêmes Boréales de l’an dernier, j’ai décidé d’apprendre l’islandais pour revenir aux racines des langues nordiques…

Un mot sur la Finlande et les pays Baltes ?

Le finnois, comme l’estonien et le hongrois, est d’ascendance finno-ougrienne, avec des racines linguistiques distinctes des langues scandinaves, dont il partage pourtant la culture… Il existe toute une communauté d’écrivains finlandais de langue suédoise comme Bo Carpelan, mais ce n’est pas de la littérature suédoise. C’est différent, mais difficile à expliquer : il faudrait voir avec un traducteur, Philippe Bouquet par exemple, qui traduit les Suédois de Suède et de Finlande.

Mais, grossièrement, les auteurs finnois et suédois de Finlande donnent une littérature plus proche de la nature, plus sylvestre… Nous avons d’ailleurs publié un finlandais, Daniel Katz : on dirait qu’il sort tout droit de la forêt, avec une espèce de bandage très sale à la main, comme un bûcheron qui se serait tapé dessus… Pour moi, il y a plus de ressemblances entre l’Islande et la Finlande qu’avec les pays scandinaves : des habitants plus naturels et purs d’un côté, et plus policés de l’autre.

Les pays baltes sont un domaine que je ne connais pas, mais qui m’intéresse évidemment ! C’est à côté de la Scandinavie, mais dans l’esprit danois ou suédois, c’est aussi éloigné que la Russie, alors que pour les Français, Scandinavie et pays baltes sont là-bas dans le nord où il fait très froid.

Mais j’insiste : tout ceci est très personnel, et comme à chaque fois qu’on demande à Gaïa d’intervenir sur la littérature nordique, je réponds qu’il vaut mieux s’adresser à un professeur ou à un spécialiste… Et lorsque nous faisons des interventions en milieu scolaire ou en bibliothèque, notre but premier d’éditeur est de donner envie aux gens de lire cette littérature. Sincèrement, je me retrouve souvent à faire la publicité pour les livres nordiques que j’aime, mais s’ils sont publiés ailleurs que chez nous.

Pratiquez-vous les arts, ou avez-vous des hobbies ?

A part la lecture à laquelle je consacre un maximum de temps, j’éprouve un besoin presque vital de l’univers romanesque, tant qu’il reste proche de la réalité et pas forcément conforme à celle de nos sociétés contemporaines si protégées. J’aime volontiers ces mondes éloignés simplement de nous par le temps ou la différence de culture, d’origine. Quand je ne lis ou ne travaille pas, j’aime bien voyager seule ou avec les miens. J’aime aussi bricoler, si bien que si j’échoue en tant qu’éditrice, je pourrais toujours me reconvertir en maçon… Blague à part, le métier d’éditeur demande évidemment quelque affinité avec la littérature, mais aussi un grand sens pratique..

Quels sont les cinq associés de Gaïa ?

Nous étions deux fondateurs au départ, mon compagnon Bernard Saint Bonnet et moi-même. Aujourd’hui nous sommes trente-huit associés, les autres étant des amis à qui nous avions proposé, à un moment donné, d’acheter des parts sociales. Ce sont pour la plupart de grands lecteurs, et leur soutien constant autour de nous dans l’évolution de ‘leur’ maison d’édition est d’un grand réconfort.

Et je considère les employés de Gaïa, ainsi que nos traducteurs, comme des associés ; certains le sont d’ailleurs dans les faits. Evelyne Lagrange, un des piliers centraux de la maison, travaille avec nous depuis 1995 ; Corinne Pesquera, arrivée plus récemment, assure un travail de base parfois ingrat mais indispensable, une sorte de lien entre toutes les activités de la maison ; enfin, Jean-Baptiste Coursaud, notre directeur de collection, s’investit de plus en plus au profit de tout le monde…

Quels furent les premiers objectifs de Gaïa, hormis promouvoir votre auteur fétiche, Jørn Riel ?

Dès le départ, Gaïa s’est attachée à montrer l’éventail de la littérature nordique : il n’y a pas que des textes sinistres ( à éviter si on est dépressif ), mais aussi des textes plus lumineux et gais. Nous voulions les communiquer, comme on passe un bon livre à ses amis, mais en faisant un peu plus, en créant une édition, mais sans idée de nous spécialiser en littérature nordique. Nous avons ainsi publié deux livres en dehors de la littérature scandinave et générale… Il y eut Les Cicatrices de l’Evolution de l’Anglaise Elaine Morgan sur l’évolution de l’Homme, dans un style succulent et plein d’humour. On avait adoré, mais ce fut d’abord un échec commercial, car nous étions déjà un peu étiquetés ‘littérature nordique’.

Un livre difficilement catégorisable en librairie est toujours pénalisé. Ce livre d’ailleurs n’eut qu’une seule critique de presse, et encore uniquement sur la question de savoir si l’auteur avait eu raison ou non de traiter le sujet ! Rien donc sur le fond du livre. Dans les salons, nous l’avons mis en évidence ouvert à la table des matières : et on en a tout de suite vendu, car les gens le compulsant aimaient et l’achetaient. 10/18 le reprit ensuite en édition de poche pour les mêmes raisons que nous : ils avaient adoré, et n’ont demandé ni dossier de presse, ni nos volumes de ventes pour faire leur choix.

On s’est donc vite aperçu que pour exister, il nous fallait percer dans un domaine et nous démarquer : vu la concurrence, très rude, il était inutile de s’attaquer au domaine anglophone où d’autres travaillaient déjà bien. Mais il y eut aussi Le Nil Blanc d’Alan Moorehead un document fabuleux qui se lit comme un roman : l’histoire des grands explorateurs à la recherche des sources du Nil. Mais encore un échec commercial : C’est pourquoi nous ne publions plus d’essai ni de document et que nous nous sommes recentrés sur la littérature nordique, ce pourquoi Gaïa est connue, et qui représente 90% de nos ventes alors que notre catalogue est nettement plus diversifié…

Mais dans le domaine nordique, il y a des concurrents sérieux : Stock, Actes Sud, Gallimard… Comment vous êtes-vous positionnés par rapport à eux ?

La concurrence existe, certes, mais nul ne peut tout publier : les livres se répartissent donc entre éditeurs, chacun prenant ce qui l’intéresse. Evidemment, il arrive régulièrement qu’un livre m’intéressant soit publié ailleurs. Il faut donc être le plus rapide, le plus convaincant et même le plus généreux. Mais on ne peut être tout le temps partout, comme récemment avec Le goût du baiser d’un garçon du Suédois Mikael Niemi dont les droits avaient déjà été cédés à Actes Sud : c’est un regret énorme car j’aurais tant aimé le publier ! C’est le jeu…

Parfois, des éditeurs aux assises financières solides entrent sur le marché du livre nordique, avec des moyens de promotion autrement plus importants que les nôtres . C’est un peu pénible de les voir ainsi débarquer, et vendre aussi bien et vite. Voici plus de dix ans que nous essayons de promouvoir nos auteurs au mieux avec nos moyens. Or Gaïa a aujourd’hui justement besoin de montrer aux éditeurs nordiques qu’elle peut vendre vite et bien : on l’a montré sur la durée avec Jørn Riel , Vilhelm Moberg et Herbørg Wassmo : il s’agit désormais de publier un auteur avec un succès immédiat.

Puisque vous êtes Danoise, quelle est la taille du milieu littéraire danois ?

Le pays compte cinq millions d’habitants, si bien qu’il tourne un peu en rond, comme d’autres d’ailleurs. Dans un marché aussi petit, ce sont les mêmes qui écrivent et glosent sur les confrères. Or une des chances de Gaïa est d’opérer ses choix indépendamment du milieu littéraire danois.

En France, c’est pareil : on parle souventdes mêmes dans les journaux, et c’est le même panel qu’on voit à l’étranger. Certes, les noms changent, mais on est toujours en quête du petit génie qui sera l’écrivain du siècle… On oublie ainsi les écrivains déjà établis, qui ont beaucoup écrit avec talent, tel Sébastien Japrisot : mais qui en parle aujourd’hui ? Qui promeut son œuvre en France ou à l’étranger ? Certes, Un long dimanche de fiançailles l’a un peu réhabilité, mais en dehors de ça ? Japrisot reste un écrivain exceptionnel susceptible de séduire de nouvelles générations.

Or quand on cherche des auteurs étrangers, on dépend généralement des éditeurs étrangers et d’éventuelles traductions en extrait de presse, en plus de documents de promotion rédigés par les éditeurs eux-mêmes. Ainsi, je ne pense pas me tromper en affirmant que Jørn Riel ne serait toujours pas publié en France si nous ne l’avions fait : c’est qu’on n’en parle même pas au Danemark ! Il y est connu depuis si longtemps que chaque foyer a des livres de lui : donc nul n’en parle puisque sa renommée est faite.

Comment voyez-vous le marché français du livre ? Avantages et problèmes ?

Le marché est grand, là où la littérature danoise est strictement limitée au territoire danois. La littérature française s’exporte dans tous les pays francophones, un immense lectorat potentiel qui est évidemment un avantage. L’inconvénient réside dans les difficultés à le toucher, la complexité de la diffusion et de la distribution du livre sur un territoire aussi vaste. Or au Danemark, on peut commander n’importe quel livre dans sa petite librairie locale et le recevoir sous 48 heures.

Qui prospecte chez Gaïa ?

Dans le domaine nordique, je suis seule à prospecter, car je suis la seule à lire les langues scandinaves, un peu comme Marc de Gouvenain qui dirige le domaine nordique chez Actes Sud… Nos domaines français et serbo-croate sont de la responsabilité d’Evelyne Lagrange. Lire les langues scandinaves est un avantage, qui permet des relations privilégiées avec les éditeurs nordiques, avec lesquels je corresponds dans leur langue respective. Je lis leurs livres et leur donne mes impressions : cela crée des liens personnels, importants. Sinon, un éditeur français doit se reposer sur l’avis de ses traducteurs ou lecteurs, et juger d’après leurs fiches de lecture : ça n’a rien à voir avec un choix personnel ! Il arrive donc qu’il achète un livre qui, une fois traduit, ne corresponde pas à ses attentes…

Il y a des agents littéraires pour le domaine nordique, ce qui est agréable, car comparé au domaine anglophone, il est ici vraiment question de littérature. On ne parle argent qu’après. Au Salon de Francfort par exemple, rendez-vous où transite le plus d’argent dans l’édition mondiale, je prends mes rendez-vous à l’avance, une demi-heure environ par rendez-vous. Les éditeurs que je rencontre me disent : « tu connais ça ? C’est l’histoire de… mais je ne vais pas te raconter la fin parce qu’il faut que tu le lises »… Et je ne réponds pas « mon lecteur a lu… » mais « j’ai lu et je trouve que… ». Ils savent ainsi ce que j’aime et ce qu’on peut me proposer.
Bref, on parle d’abord des livres…

A ce propos, voici une belle anecdote : un agent littéraire que je connaissais mal m’envoyait chaque semaine les chiffres de ventes de son livre fétiche dont tout le monde parlait : 70.000 rien qu’au Danemark ! A la longue, je me suis sentie obligée de le lire : je l’ai trouvé à vomir ; j’avais honte que les Danois puissent aimer un livre aussi mauvais… Et j’ai tergiversé entre répondre poliment, ne pas donner suite et donner mon avis. Ce que j’ai finalement fait, par fax. Trente secondes après, le téléphone sonnait : « écoute, je suis complètement de ton avis ! », ce qu’elle ne pouvait dire publiquement en tant qu’agent. Dès lors, nous avons pu parler plus clairement, non de ventes, mais de littérature !

J’ai eu aussi deux occasions d’être invitée avec de grands éditeurs français pour rencontrer nos homologues nordiques, en 1996 au Danemark et en 2004en Norvège. Le point éminemment positif pour moi fut de rencontrer à chaque fois des gens passionnés de littérature, quelles que soient la taille des maisons dans lesquelles ils travaillaient , les structures et conditions de travail, souvent très différentes : qu’on soit grand ou petit, nous avions la même approche.