Programme Roland Petit – Jerome Robbins à l’Opéra de Paris

Ce programme équilibré offre des rôles superbes, et exige du corps de ballet une discipline de fer. Que ce soit dans Passacaille ballet abstrait, ou L’Arlésienne ballet narratif, de Roland Petit tous deux, le corps de ballet joue un rôle purement décoratif mais primordial, et ses mouvement exécutés avec un ensemble impeccable constituent un des éléments essentiels à la beauté de l’œuvre. C’est cette précision exigée par l’intransigeant chorégraphe, qui fit la gloire du Ballet de Marseille pendant ses vingt cinq ans de direction, et c’est cette minutie qui permet de juger la qualité d’une troupe et l’excellence de son travail. Dans ces deux pièces, remontées par Giuliano Peparini et Jan Broekx, assistants de Roland Petit, le Ballet de l’Opéra de Paris se montre au top niveau.

Passacaille sur les Opus 5 et 1 de Webern, est un ballet «blanc » moderne, en shorts et bustiers rayés . Créé à l’Opéra en 1994 , l’ouvrage se divise comme la musique en séquences plus ou moins brèves, faisant alterner petites formes et scènes d’ensembles. Les harmonieux tableaux de groupes totalement figés – bravo pour la vaillance et l’équilibre des artistes !- ont un rôle aussi important que les silences dans la musique de Webern, dont les deux Opus sont défendus avec chaleur par l’Orchestre de l’Opéra placé sous la direction de Paul Connelly.

Outre la beauté de ces « tableaux vivants » et leurs enchaînements insolites, Passacaille fait la part belle à deux solistes. Céline Talon, danseuse sensible qui nous séduit par sa technique et la poésie de ses portés de bras, forme un couple solidaire avec Stéphane Phavorin, partenaire inattendu qui a appris le rôle en quarante huit heures pour remplacer Guillaume Charlot blessé. Pleine d’imprévu, de fantaisie et d’invention, la chorégraphie de Roland Petit laisse présager une heureuse soirée.

The Cage, qui est plus un piège qu’une cage, compte parmi les créations légendaires de Jerome Robbins. Elle fit sensation à New York en 1951 dans l’interprétation de Nora Kaye et Nicholas Magallanes. Cinquante ans plus tard, la pièce a un peu perdu de sa force d’impact, mais conserve une forte originalité, et surprend dans l’œuvre de Robbins par son caractère réaliste et sauvage. C’est une sorte de second acte de Giselle, transposé dans l’univers de créatures hirsutes et cruelles, mi araignées, mi mantes-religieuses, où Giselle obéit à sa reine et met à mort elle même l’homme qui l’a séduite.

Si Marie-Agnès Gillot s’impose avec autorité dans le rôle de la Reine, Eleonora Abbagnato qui débute en Novice ne peut égaler sur le plan dramatique Isabelle Guérin, créatrice du rôle au Palais Garnier en février 2001. La jeune danseuse nous charme par sa silhouette et sa délicatesse quand elle éclot de sa chrysalide et pousse ses premiers cris. Mais sa danse est encore trop appliquée, trop soucieuse de respecter la chorégraphie pour nous toucher et exprimer toute la complexité des sentiments de la jeune héroïne, dont l’évolution est extrêmement rapide. Après avoir victorieusement tué le premier mâle qui tentait de l’approcher, elle ne peut résister à la force virile du second « Intrus » -Wilfried Romoli, tout désigné pour ce rôle- qui la subjugue et lui révèle l’amour. Mais le naturel reprenant le dessus , la Novice sacrifie celui qui a su la dominer un moment, et pour qui elle éprouve des sentiments qui la troublent. Eleonora Abbagnato, qui se donne à fond, mérite tous les éloges pour sa souplesse et son interprétation scrupuleuse, mais doit encore roder son personnage pour oublier la technique au profit de l’émotion.

Rien de tel avec Isabelle Guérin et Nicolas Le Riche, sublime couple de Other Dances, pas de deux de Jerome Robbins qui exige des artistes hors pair pour traduire toutes les subtilités de sa chorégraphie. Avec Isabelle Guérin à l’apogée de sa carrière, et Nicolas Le Riche au sommet de ses moyens, on oublie Makarova et Barychnikov, merveilleux créateurs des rôles, pour évoquer plutôt Margot Fonteyn, dont Isabelle Guérin possède le charme innocent et la féminité vaporeuse, et Rudolf Noureev, qui semble avoir transmis à Nicolas Le Riche charisme et aisance princière. L’harmonie du couple est totale, et malgré la difficulté de ce duo vif et léger, tous deux affichent une souriante décontraction, accompagnés au piano par Henri Barda qui joue Chopin en totale symbiose avec les danseurs. C’est cela la danse : la beauté et la grâce à l’état pur.

Dans un autre registre, narratif et dramatique cette fois, Manuel Legris et Delphine Moussin nous émeuvent par leur émotion sincère et la variété de leurs expressions dans L’Arlésienne. La danseuse incarne une fiancée touchante de tendresse et d’humanité, aux côtés de Manuel Legris pathétique dans sa lutte contre le souvenir fatal d’une femme qui le hante, combat psychologique traduit tout à la fois dans sa danse virtuose et un jeu de scène intense film porno.

Les distributions alternent selon les soirs, et outre Nicolas Le Riche et Manuel Legris qui échangent leurs rôles, Eléonora Abbagnato aborde Other Dances aux côtés de Jean-Guillaume Bart (les 28 septembre et 5 octobre) tandis que Clairemarie Osta et Jérémie Bélingard font leurs débuts dans L’Arlésienne (les 29 septembre et 4 octobre). Et, cerise sur le gâteau, la suprême Isabelle Guérin est de toutes les distributions, soit dans un ballet de Robbins, soit dans L’Arlésienne .

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