“Le maniérisme, ou la Renaissance à son paroxysme”. Racines, caractères stylistiques et artistes de ce courant.

Ainsi que l’on peut l’établir historiquement, se dessine à la fin de chaque courant stylistique, une saturation.

Cette saturation se fait jour dans une adaptation extrême sinon exagérée des concepts stylistiques à l’image qu’ils présentent à leur point culminant du video porno.

Pour comprendre le caractère propre du maniérisme et sa façon de faire, nous devons examiner les racines dans lesquelles il trouve son origine, et donner un bref aperçu des mouvements et des artistes qui travaillaient à ce moment.

La Renaissance prend son origine à Florence et y vit sa première floraison. Au nord des Alpes, la tradition médiévale continue jusqu’à la fin du 15ième siècle, début du 16ième. Le Nord se laisse d’abord inspirer par les motifs décoratifs, ensuite par le principe du disegno.

Le maniérisme succède à la Renaissance :

– La Première Renaissance désigne l’art de Florence entre 1400 et 1500 (Quattrocento – XV° siècle)

– La Haute Renaissance (Cinquecento), 1490-1530, fait référence aux arts de la Rome papale, de Florence et de la République de Venise, et est une période d’équilibre suivi par :

– la Renaissance Tardive et le Maniérisme, terme de l’italien maniera qui signifie style, plus au moins entre 1530 et 1600, pour être suivi par le Baroque de 1600 à 1750, année de la mort du compositeur Johan Sébastien Bach.

Equilibre et proportions sont les mots clefs de la Renaissance. La société évolue de l’idée théosophique vers le concept d’une société anthroposophique. L’homme prend sa place au centre de l’univers.

La Première Renaissance

Les peintres qui ont donné visage et image à La Première Renaissance sont -en ordre chronologique et en mentionnant expressément les peintres les plus importants connus par l’histoire de l’art :
– à la première génération (1400-1450) : Fra Angelico (ca. 1387-1455), Paolo Uccello (1397-1475), Masaccio (1401-1428), Piero della Francesca (ca. 1420-1492), Andrea del Castagno (ca. 1423-1457), Mantegna (ca. 1431-1506), Giovanni Bellini (ca.1430-1516) à Venise.
– à la deuxième génération : Botticelli (1445-1510) et Ghirlandaio (ca. 1458-1497) à Florence, et Perugino (ca. 1445-1523) à Rome.

Dans l’œuvre de Donatello, l’intellectualisme de l’esprit florentin va s’affirmer pour la première fois. La statue de Saint Marc (1411-1413) pour l’église Or San Michele de Florence est la première statue qui capture parfaitement l’idée et le sentiment du contrapposto classique. C’est la représentation d’un saint de chair et de sang, digne de foi.

Bien que dans la sculpture et l’architecture, la Renescita soit nettement instaurée par Donatello (1386-1466), Brunelleschi (1377-1446) et Ghiberti (1378-1455), ce n’est que dix ans après la création du St. Marc (1411-13) de Donatello, que Masaccio (1401-1428) va introduire ce style nouveau dans l’art de la peinture. Son oeuvre traduit une connaissance profonde de l’anatomie comme on n’en avait plus vu depuis l’art antique. Ses drapés se lovent le long des corps, et non plus en des plis statiques, comme on le voit aussi dans le Gothique tardif. Chez Masaccio, La Trinità (1425-28) faite pour la Santa Maria Novella de Florence, nous parle, comme dans l’oeuvre de Brunelleschi d’un univers harmonieux régi par des proportions divines.

Masaccio a peint la scène de telle manière que les lignes se rejoignent en un point central. Les pilastres, les colonnes et la voûte témoignent de l’attention renouvelée pour l’architecture classique et est l’illustration parfaite de la fascination des peintres florentins pour la perspective linéaire. Au début du 15ième siècle, l’attention est surtout dirigée vers la relation de la figure avec l’espace qui l’entoure.

Après Masaccio il n’existe plus d’unité dans les styles. Les artistes se divisent en deux groupes : les conservateurs qui restent fidèles au style Gothique international, aussi bien dans la mentalité que dans le style, comme par exemple Fra Angelico pour lequel Savonarole avait beaucoup d’admiration, et les progressifs qui étaient plus concernés par l’art que par la religion. Les recherches des progressifs se dirigent vers l’aspect formel de la peinture, elles témoignent d’une aspiration vers une certaine forme de réalisme ainsi que d’une attention évidente pour le lien de l’homme avec la nature.

La Haute Renaissance

Pendant la Haute Renaissance (Cinquecento), 1490-1530, Rome deviendra le centre culturel de l’Europe, sous le mécénat des papes Julius II (1503-13) dit Le guerrier et Léon X, fils de Laurent le Magnifique, le 215ième pape qui règne de 1513 à 1521. A propos de Léon X, Erasme fait la remarque que la monarchie du pape à Rome est une pestilence pour la Chrétienté. La fin de ce règne mènera à la sécession protestante.

L’art de la Haute Renaissance est un art synthétique, ceci au contraire de l’art du Quattrocento qui est plutôt analytique. Toujours en comparaison avec l’art du Quattrocento, l’art du Cinquecento est plus pondéré et plus grave de caractère. C’est le siècle d’or de l’art Italien sous l’influence du néoplatonisme. La peinture connaît une évolution extrêmement rapide. La plupart des artistes –à l’exception de Michel Ange (1475-1564)– se consacrent à la peinture. L’artiste est à la recherche de l’homme idéal.

Leonardo da Vinci (1452-1519) lui, a de toute sa vie, peu peint. Heureusement nous possédons de lui les innombrables dessins des carnets de croquis. L’emploi du sfumato, développé par Leonardo, offrait à l’artiste l’expression des ombres atmosphériques subtiles obtenues par l’emploi de la peinture de l’huile. Un mode de traitement de la lumière et de l’image qui ne pouvait être atteint par l’emploi de la tempera à base d’œuf qui était d’usage à l’époque. Fasciné par l’anatomie, l’architecture, la physique et la navigation aérienne, Leonardo acheva très peu de toiles.

Raphaël (1483-1520) travaillait comme archéologue pour Léon X à Rome. A côté de Michel Ange il a peint les stanzas du Vatican. Sa peinture montre une ligne coulante, ruisselante. Il se montre maître dans l’expression de la douceur d’esprit féminine au travers de l’expression de ses madones. Homme ambitieux et productif, Raphaël est considéré comme l’un des plus grands dessinateurs de l’art occidental.

Le fresque l’Ecole d’Athènes de la Stanza della Segnatura, a été considéré longtemps comme le chef-d’oeuvre de Raphaël. La précision géométrique et la grandeur spatiale, l’équilibre de la composition, l’intention et l’attitude caractéristique de chaque individu représenté font de cette fresque l’expression de l’idée et des principes de la Haute Renaissance. En outre, le rôle important de l’architecture dans cette composition changera l’optique de la peinture pour toujours.

Pinturicchio (1454-1513) assistait Perugino (ca.1445-1523) dans la création des fresques pour la Chapelle Sixtine, et sera engagé par la famille Della Rovera. Pinturicchio et Raphaël sont des élèves de Perugino. Leur œuvre est influencée par son style et sa vision : des compositions sobres, des figures élégantes d’attitude plutôt languissante. Andrea del Sarto (1486-1530) a étudié chez Piero di Cosimo (1461-1521). La peinture de Andrea del Sarto est très sereine et noble.

Giorgione (ca.1477-1510), sans doute le plus remarquable représentant du style pictural vénitien, est surtout connu par L’orage, une oeuvre dont la signification n’a pas encore été dévoilée. Mais ma toile préférée est la Venus dormante peinte en 1510, l’année de sa mort. Il est considéré comme le peintre le plus mystérieux de la peinture occidentale.

Bien que la peinture de paysage se développe beaucoup plus tard, elle est quelque part tributaire de l’art vénitien. Titien (1489-1576), peintre de cour de Philippe II en Espagne a, de par son emploi de couleurs luxuriantes, abondantes, ses compositions théâtrales et sa vision picturale extraordinaire, influencé des peintres comme Rubens et Vélasquez. A la fin de sa vie il développera un style libre et affranchi de la forme, qui semble porter en soi le germe de l’impressionnisme.

L’art italien rayonne vers les cours de France, surtout à partir du règne de François Ier. Sous son mécénat, de 1515 à 1547, les artistes italiens seront invités à travailler en France comme e.a. Leonardo, Francesco Primaticcio (1504-1570) et Rosso Fiorentino (1495-1540) aussi connu sous le nom de Giovanni Batista di Jacopo. Rosso, Primaticcio et Fiorentino ont décoré le Palais de Fontainebleau. Elève de Giulio Romano (ca.1499-1546) Primaticcio achevait les stuccos pour la chambre de la Duchesse d’Etampes à Fontainebleau. Influencé par Parmigianino (1504-1540), Primaticio aspirait à une grâce extrême et à l’élégance. Des corps féminins longs et minces parent et décorent des médaillons. Avec les figures allongées de Rosso, ils constituent les chefs xxx d’oeuvres de l’Ecole de Fontainebleau.

La Renaissance Tardive, le Maniérisme

La Maniérisme, à la manière de, (du latin manuaris de façon manuelle s’entend) dans sa tentative de peindre comme, où même de dépasser les maîtres Raphaël, da Vinci, Michel Ange, d’arriver à la perfection, de toucher à l’ultime beauté, le Maniérisme donc, veut dépasser le naturel. Le style se développera dans une période d’inquiétude politique, de pestilence, d’hérésie et de flagellants, dans une société labile. Ses origines historiques se placent dans la prise et le saccage du palais papal, le Sacco di Roma de 1527, le renversement de l’ancienne constitution démocratique de l’Etat libre de Florence en 1530 et l’instauration de l’absolutisme de Charles V, que l’on retrouve dans le règne des Medici. En ce qui concerne Florence, les événements politiques ont résulté en un changement structurel permanent de la vie culturelle. Mais aussi à Rome se fait jour une transformation dans les arts picturaux et dans l’architecture qui mènera vers le maniérisme de la Renaissance Tardive.

On constate dans ce style une tendance linéaire et picturale, des corps disproportionnés et tordus, des têtes petites, souvent des épaules étroites, peu de substance, une représentation fonctionnelle d’un équilibre instable à l’aide d’une palette non eurythmique, non harmonique, mais plutôt filante et surprenante. Un bel exemple en est La Madonna dal collo lungo, la madone au long cou, de Parmigianino (ca. 1532). Les premières traces du style s’annoncent dans l’oeuvre de Michel Ange, dans ses ignudi.

La césure entre la Renaissance classique et la Maniérisme se distingue clairement. C’est un style transitoire aux caractéristiques typiques. Mais la distinction se révèle moins claire à l’étude des phases initiales du Baroque.

Les grand peintres représentant ce style nouveau sont à Venise Tintoretto (ca.1518-1594) et El Greco (1541-1614), à Florence et à Rome Parmigianino. Influencés par la lumière et les couleurs de la plaine lombarde, travaillent Titien, Giorgione, Véronèse (1528-1588).

El Greco n’était guère fasciné par Michel Ange et Raphaël, mais il reprend dans son style les spécificités de Corregio (ca. 1489-1528) dans le traitement de la lumière contrastante, et de Parmigianino dans les distorsions excessives du corps humain, les compositions tumultueuses, et la pratique du maniérisme à outrance.

Le maniérisme se répandit dans toute l’Europe sous l’influence des peintres qui avaient fait le voyage en Italie. Ils visitaient non seulement Rome mais aussi Florence, Venise, Milan, Bologne, Parme et même la Sicile.

De très grande importance a été la visite de Raphaël en 1517 à Bruxelles en ce qui concerne la diffusion du style du sud. Il venait à Bruxelles pour y terminer dix cartons destinés à être développés en tapisseries. Ces cartons produisirent un choc énorme dans le milieu des tisserands et des peintres. Une telle composition théâtrale, de telles couleurs, de tels mouvements n’avaient jamais été vus aux Pays-Bas.

Suivit la visite à Bruxelles de Tommaso Vincidor (ca.1495?-1536), un élève de Raphaël, en 1520. Vincidor rencontra Dürer en Flandres et fit son portrait dont il se trouve une copie par Willem van Haecht II (1593-1637) dans la Maison de Rubens à Anvers. Vincidor est mentionné dans les registres du Château de Breda, en Hollande, où il travaillait pour Henry III de Nassau-Breda. Il y est mort en 1536.

L’atelier de Bernard van Orley (1490-1540) embrassait les nouvelles techniques venues de l’Italie. Dans la Sainte famille de Orley, peint en 1522, l’enfant Jésus achève sa course vers sa maman et initie un mouvement diagonal qui mène au travers de Marie vers le vieux Joseph. Par le groupement des figures principales il obtient symétrie et profondeur dans l’image. Sur la gauche, les deux anges assurent l’équilibre du tout, en parallèle avec la plaine ; l’un porte une couronne en or, l’autre un panier avec des fleurs.

L’enfant sert à unifier les divers éléments de la peinture. La ligne de sa jambe gauche et de son bras gauche s’allonge au travers de la tête de Joseph et sort de la toile. Il regarde la couronne qui fera de Marie la reine du Ciel, cependant que son bras droit indique la pomme dans la main de Joseph, qui est le symbole du péché qu’il est venu vaincre. Cette toile est un bijou dans l’emploi des couleurs, de la texture, la composition délicate, et l’atmosphère qui rayonne de la gradation de ces mêmes couleurs dans le paysage du fond. La tendresse avec laquelle Marie regarde son enfant témoigne de la qualité de portraitiste du peintre.

Les élèves d’Orley prirent la route de l’Italie, comme Pieter Coucke van Aelst (1502-1550), parti vers +- 1524 et de retour à Anvers en 1526, et Michiel Coxcie (1499-1592) qui apprit en Italie la technique de la fresque. Les centaines de dessins qui nous sont connus de la main de Lambert Lombard (1505-1566), parti pour l’Italie en 1537 et de retour à Liège ca.1538-9, et de nombreux autres peintres, nous permettent de suivre leur travail de copie et d’assemblage, et de procéder à une étude de l’œuvre de ces artistes nordiques dans leur périple vers le Sud. Hieronymus Cock, (ca.1510-1570) séjourne à Rome de 1546-1548. De retour à Anvers, il ouvre sa maison d’édition ‘Aux quatre vents’ et devient le premier éditeur des Pays-Bas, autre initiative de grande importance pour la diffusion de l’art fait selon ‘la nouvelle manière italienne ou antique’.

Sous l’impulsion de Bartholomeus Spranger (1546-1611), artiste flamand qui, après avoir découvert le nouveau style artistique en Italie, le développa à la cour Royale de Prague, ce style se répandit dans toute l’Europe. Spranger entretenait des contacts avec Cornelis van Haarlem (1562-1638) et Hendrik Goltzius (1558-1617). P.P. Rubens (1577-1640) rendit visite à ses confrères de Haarlem en 1613. On constate certaines similitudes dans les compositions de Goltzius et les premières œuvres d’inspiration classique de Rubens. Frans Floris I (de Vriendt) (1519-1570) implanta l’allégorie mythologique dans la peinture à Anvers. L. Guicciardini et G. Vasari le considéraient déjà comme le plus grand parmi les peintres vivant aux Pays-Bas.

D’autres chefs d’œuvres de la peinture de la Haute Renaissance sont de la main de Jacob de Backer (1545-1591), Abraham Bloemaert (1567-1651) Frans Francken II (1581-1642) Jacob de Geyn II (1565-1629), Pieter Isaacsz. (1569-1625), Karel van Mander (1548-1629) et Joachim Wtewael (1566-1638), Gillis van Cooninxloo (1544-1607)…

Le maniérisme, qui ne couvre qu’une courte période dans l’histoire de l’art et rayonne du sud vers le nord, s’est vu noyé et submergé par le Baroque, style de réforme et contre-réforme et moyen de propagande pour l’autoritas ecclisia, et dans une époque également de spettacoli grandiosi. Les artistes sont relégués dans l’oubli et ne peuvent espérer que peu de reconnaissance des générations suivantes. Il faudra longtemps avant que le maniérisme ne retrouve considération.

Et ce sera de nouveau à Florence que l’impulsion sera donnée pour un style nouveau. Dans la même église où Brunelleschi avait construit la Vieille sacristie, qui porte déjà le germe d’une esthétique pré-renaissance, Michel Ange conçut cent ans plus tard la Nouvelle Sacristie avec le monument funéraire des Medici et, à l’étage supérieur, sa Biblioteca Laurenziana (1519-1534). Michel Ange fut mandé à Rome par Paul III et il y réalisa jusqu’à sa mort une série de commandes picturales et sculpturales qui prolongea l’intrusion du Baroque commencée à Florence. A partir de ce moment Rome devint de facto le centre du Baroque et elle va assurer la prédominance du stil nuovo dans toute sa gloire.

Vera Lewijse, Février 2005