L’original et l’oeuvre numérique

Traditionnellement, outre sa qualité et son auteur, l’un des éléments de l’appréciation de la valeur économique d’une oeuvre, est son originalité. Non pas en tant qu’extraordinarité mais en tant qu’unicité et authenticité. L’acheteur est assuré de la jouissance exclusive de son bien, car nulle part il ne peut trouver un double de celui-ci. Une copie n’a aucune valeur du fait même de sa nature et ce même si elle corrige les imperfections de l’original.

La copie n’est jamais parfaite ce qui permet à l’expert de la distinguer de l’original et de la désigner à l’opprobe. Tant que la technique artisanale employée ne permet pas la reproduction parfaite, et permet le distingo, cette conception de l’original d’un tableau ou d’un dessin est possible.
A l’heure de la reproductibilité technique, comme le dit Walter Benjamin, le problème est plus pointu. Quelle est la statue originale lorsqu’on la produit par coulée dans un moule ré-utilisable? Pour chaque sculpture on peut légalement fabriquer huit bronzes originaux, et cinq épreuves d’artistes. Seuls les tirages supplémentaires doivent être marqués comme étant des reproductions. Lorsque l’on se trouve face à une oeuvre numérique, la notion même d’oeuvre originale disparaît. Certains s’interdisent d’apprécier une oeuvre imprimée, ne peuvent pas se prononcer, car il faut qu’elles voient l’original. Mais ici, l’original est un simple fichier, une collection de 0 et de 1 savamment agencés. Que ce fichier soit affiché sur un écran, dont le rendu des couleurs, la résolution, la taille varient, qu’il soit imprimé, la perception que nous en avons n’est jamais “l’original”, et fluctue. Pour faire un parallèle avec la photographie di videos porno, le fichier est en quelque sorte le négatif, et l’image perçue, sur écran ou sur papier, un tirage.

On constate aujourd’hui une approche qui tend à vendre des oeuvres numériques tout en assurant à l’acheteur la possession pleine et entière de l’oeuvre. L’acheteur repart avec un tirage, et un disque contenant le fichier ayant servi à obtenir le tirage. Au passage, on indique à l’acheteur qu’aucune copie n’a été faite, et que la pérénité de son investissement est assurée puisqu’il peut retirer l’oeuvre à partir du fichier, si l’impression qu’on lui a donnée ne résiste pas au temps. La qualité de l’oeuvre s’évalue en termes de “poids”. Telle oeuvre occupe 150 méga octets, ce qui se voudrait un gage de qualité.

Comment l’artiste peut-il concilier la pratique de son art en employant la technologie numérique, et la poursuite de pratiques commerciales tradionnelles ? Il nous semble que la vente d’oeuvres numériques doit passer par un vecteur de communication moderne, et qu’on ne peut pas transformer les galeries en vendeurs de disques numériques et posters porno. La vente sur Internet pourrait se faire par simple mesure d’audience, en redistribuant les gains des opérateurs télécoms aux sites produisant du traffic et en sollicitant des dons de la part du consommateur, comme un mécénat de masse.